Témoignage de Samuel MOURIER

Comme bien des enfants, tout petit, je me posais souvent des questions sur la vie et j'ai le souvenir d'en avoir perçu, très tôt, l'injustice : personne n'est pour quelque chose dans sa naissance. Je savais que j'aurais pu naître noir à Atlanta, fils de bourgeois à Paris, intouchable indien ou esquimau sur la banquise ; être né fils d'ouvriers à Narbonne n'était pas un choix et, par dessus le marché, la vie me semblait, par sa précarité, incompréhensible.

Mes parents croyaient et vivaient leur Foi au quotidien. Ceci m'a permis d'avoir, rapidement, la certitude que Dieu existait, cette certitude était confortée par la découverte de ce qui m'entourait, pas le monde que les hommes construisaient, mais la nature : son équilibre, son permanent renouvellement. Que le hasard ait pu réaliser cela de mutation en mutation, toutes dues au hasard, me semblait relever beaucoup plus de l'ordre du conte de fées que de croire en un Dieu créateur.

Chez mes parents, dans la cuisine, il y avait (et cette gravure est toujours au même endroit) un panneau de bois où on pouvait lire « Nous attendons le retour de notre Seigneur Jésus-Christ ». Ce n'était pas une simple formule ; pendant mon enfance, j'ai toujours vu mes parents vivre conformément à cette « devise ». Et, à l'âge où d'autres lisaient Pif Gadget, j'ai eu une Bible en images, quand, plus tard, d'autres passaient à la bibliothèque verte, j'avais déjà lu plusieurs fois la Bible version Segond (quelques BD et pas mal de bibliothèques vertes). Quand mes camarades de classe faisaient la grasse matinée, j'accompagnais mes parents à l'église. Tout ce que j'ai pu découvrir à cette époque (les récits sanglants et barbares de la Bible, les attitudes des membres des églises (mysticisme, excitation, conception bornée des choses, abus de pouvoir des hommes ou femmes d'église, etc.) n'a pu m'empêcher de continuer à croire en Dieu.

L'absence de sens de la Vie et son injustice continuaient à me préoccuper. Ces questions, associées à l'éducation que je recevais, m'ont protégé de tout ce qui pouvait me mettre en péril et je n'ai jamais été tenté de prendre de trop grands risques avec ma vie, comme avec mon âme. Je me rends compte qu'avoir suivi une voie rectiligne m'a évité, à postériorité, bien des peines. N'ayant pas quitté ma voie, je n'ai pas eu à y revenir pour ce que j'en ai vu, il me semble que ce qui nous décide à en prendre le chemin du retour est souvent douloureux.

Jeune, j'ai découvert Martin Luther King. Je dévorais ce qu'il avait écrit, interpellé par la vie de cet homme qui pouvait prêcher l'Evangile et le pardon qui en est une composante, tout en organisant sans violence le combat contre l'injustice raciale ; dénonçant la misère d'un peuple asservi, associant lutte sociale et Foi. Et, parallèlement, un jour, j'ai lu, autrement, le livre de l'Ecclésiaste. Des versets semblaient avoir été écrits pour faire écho à mes réflexions.

Ecclesiaste1
J'ai considéré ensuite toutes les oppressions qui se commettent sous le soleil; et voici, les opprimés sont dans les larmes, et personne qui les console! ils sont en butte à la violence de leurs oppresseurs, et personne qui les console! Et j'ai trouvé les morts qui sont déjà morts plus heureux que les vivants qui sont encore vivants, et plus heureux que les uns et les autres celui qui n'a point encore existé et qui n'a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil.

J'ai appris alors à comprendre la Bible, à voir qu'elle n'était pas un ouvrage scientifique, ni un livre historique, encore moins un but en soi, mais un moyen. J'ai appris qu'elle voulait dire plus et au-delà de ce qu'elle disait si on la prend à la lettre. C'est là que j'ai compris (appréhendé concrètement) que je pouvais moi aussi, vivre une Foi personnelle, que Dieu était, non seulement, le créateur de toutes choses, à l'origine du monde, magnanime au point de nous offrir le libre-arbitre, mais un être proche, que je pouvais aborder, et ressentir au fond de moi. Plus de détails de cette relation relèverait de l'indécence. Croire réellement en Dieu, avoir vraiment la Foi, ce n'est pas prendre des attitudes données, ce n'est pas faire des dévotions particulières, s'attacher aux paroles de certains hommes ou organiser sa vie en fonction d'un lieu ou d'horaires, mais avoir au fond de soi une certitude qui permet de vivre sans réduire l'existence à 25 ans où on apprend tout : les règles et les exceptions, 25 autres où on vit persuadé d'être une exception et le reste à se rendre compte qu'on a été selon la règle générale, comme les autres, qu'on n'est pas passé entre les gouttes.

Croire permet de voir la vie comme quelque chose qui a une fin, mais dont la mort est une issue et non une sanction. La Foi donne un sens à cette vie, ouvre la certitude d'un accès à quelque chose que nous revendiquons, sans nécessairement savoir ce que c'est, mais qui est ce dont nous avons besoin.

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